ALCUIN RECORDS

Le chant grégorien, une musique modale par Adrien Forget

Le chant grégorien est une musique modale. Mais la réalité des modes grégoriens a été longtemps ignorée, masquée derrière la théorie des modes ecclésiastiques et de leurs octaves. Après la restauration vaticane et les tâtonnements méritoires de quelques musiciens (Henri Potiron...), une véritable science des modes grégoriens a vu le jour au cours de la seconde moitié du 20e siècle, avec les études de Dom Jean Claire et de quelques autres qui accompagnèrent et continuèrent ses travaux (tels Alberto Turco, Dom Daniel Saulnier...).

Un mode est défini par deux composantes principales : une échelle de sons avec sa structure, et une hiérarchie fonctionnelle entre les degrés de l’échelle. Souvent, une composition modale use aussi de formules mélodiques caractéristiques. Et on observe qu’à un mode sont typiquement associés certains états de l’âme, que les musiciens ont appelés éthos.

 

 

L’échelle des sons :

 

En chant grégorien, l’échelle des sons est d’origine pentaphonique : cinq sons d’une succession de quintes sont ramenés sur une seule octave, selon des intervalles successifs de

ton, tierce mineure, ton, ton

(la série des touches noires d’un clavier de piano donne une image d’une telle échelle).

 

Pour désigner ces sons, on a adopté les dénominations de référence :

sol-la - do-ré-mi.

En fait, seuls les intervalles comptent, car il n’y a pas de diapason conventionnel tel que A=440 Hz; et c’est pourquoi on trouvera les notations équivalentes :

do-ré - fa-sol-la

ré-mi - sol-la-si.

 

L’intervalle de tierce mineure (entre la et do dans la série de référence) peut être divisé par un son intermédiaire, le pien – terme issu de la musique chinoise, tel que l’on ait :

soit   1 ton + ½ ton   (la - si - do),

soit  ½ ton + 1 ton (la- si - do).

De même, à l’aigu du mi, on divise en mi-fa-sol ou mi-fa#-sol.

 

Au départ, ces sons intermédiaires restent structurellement subordonnés aux degrés de la série pentaphonique. Ils contribuent néanmoins pour beaucoup aux richesses de couleurs modales à l’intérieur d’un mode ou aux diversités entre les modes. Au terme des évolutions, il arrive qu’ils soient eux-mêmes degrés structurels de composition.

On observe en outre que le son supérieur de la tierce mineure ou du ½ ton (do et fa dans la série de référence) tendent à devenir des degrés forts de la composition, avec des résonances à l’unisson qu’on ne rencontre pas sur les autres degrés.

Les hiérarchies fonctionnelles entre les degrés de l’échelle :

 

Fondés sur l’échelle générale, les modes particuliers sont spécifiés par les relations fonctionnelles spéciales entre les degrés. À l’origine, la hiérarchie s’établit autour d’un pôle unique par composition : on parle de modalité unipolaire. Les mélodies récitent sur la note modale principale (corde de récitation), évoluent autour d’elle en s’y appuyant, et s’achèvent sur elle également. L’analyse du répertoire le plus ancien montre ainsi l’existence de trois modes primitifs dont les pôles, exprimés dans l’échelle de référence «sol la – do ré mi – sol la», sont respectivement DO, RÉ et MI.

La modalité s’enrichit, à partir de ces trois modes primitifs, par des développements en modes à deux pôles ou davantage. La bipolarité apparaît de deux manières principales :

• soit, le pôle d’origine reste corde de récitation tandis qu’à partir de cette récitation, la mélodie va s’achever sur un pôle plus grave;

• soit, la mélodie, dans son mouvement d’élévation au-dessus du pôle modal d’origine, s’accroche, en quelque sorte, à un second degré, pivot des mouvements à cette hauteur, et appui de développements vers l’aigu. On rencontre aussi la combinaison des deux évolutions. Dans les compositions plus élaborées, les «étymologies» multiples se répondent et s’unissent en des modalités multipolaires, souvent d’une grande qualité architecturale.

L’analyse met ainsi en évidence que la répartition classique en huit modes (l’octoechos) ne correspond pas à toute la réalité modale; un unique numéro de mode de l’octoechos recouvre souvent plusieurs structures modales différentes.

 

 

Autour de la corde MI :

 

Notre enregistrement Vocem Iucunditatis est consacré à une illustration des modes grégoriens dont le pôle étymologique de base est le degré MI (dans la référence sol-la - do-ré-mi - sol-la).

D’abord, le mode archaïque de MI, dont l’échelle des principaux degrés utilisés est centrée sur l’unique pôle MI :

do-ré-MI – (fa)-sol

À partir de cette cellule ancienne, très tôt, les modes bipolaires ont été développés, selon le processus décrit ci-dessus.

Le schéma ci-après résume les modes évoqués dans cet enregistrement :

© Copyright 2015 Association Saint-Jérôme

Image d'illustration : Boèce, Traité de la musique

St. Gallen, Kantonsbibliothek, Vadianische Sammlung, VadSlg Ms. 296, f. 89r – Boethius, De arithmetica, De institutione musica

http://www.e-codices.unifr.ch/fr/list/one/vad/0296